17/09/2020 - #Renault , #Alpine , #Dacia , #Ferrari , #Mg , #Porsche , #Rolls-Royce , #Fiat
Championnat de la montagne
Par Jean-Philippe Thery

Ça a été annoncé officiellement l’écurie de Formule 1 Renault s’appellera Alpine la saison prochaine. Génial, non ? Alors pourquoi ne suis-je pas si sûr de partager l’enthousiasme général ?
Pour tout vous dire, le premier contact que j’ai eu avec une Alpine n’a pas été des plus agréables. Ce jour-là, le p’tit gars haut comme trois pommes que j’étais n’en menait pas large, et serrait très fort la main de sa maman pour ne pas la perdre au milieu de la foule. Il y avait des voitures colorées qui défilaient sur un podium de rallye, probablement celui du Mont-Blanc puisque nous habitions près d’Annecy d’où partait alors l’épreuve.
J’aurais dû être aux anges, mais j’étais terrifié par la foule qui m’entourait et le bruit déchirant des moteurs ne parut pas du tout agréable à mes oreilles de 4 ou 5 ans. La pauvre maman qui n’était probablement venue que pour faire plaisir à son fiston dû être bien déçue qu’il ne fasse pas risette quand elle lui montra la jolie voiture bleue…
Ça s’est heureusement arrangé par la suite. Ayant bénéficié d’une éducation saine à base de "Sport-Auto" et autres "Echappement" planqués dans mes cahiers de cours, j’ai appris à aimer la fameuse berlinette puis les modèles de la marque qui ont suivi. Jusqu’au jour où, majeur et pas vacciné des autos, j’ai eu droit à la prise en main d’une belle 1600S sur les routes qui serpentent autour du Castellet, précédée d’une démonstration par le moniteur d’une école de pilotage qui la possédait. A ma question sur l’efficacité du freinage alors que nous approchions d’un croisement à une allure soutenue, celui-ci m’avait répondu d’un air goguenard : "ce sont des freins de R8".
Alpine
Quel nom génial ! Tellement beau et évocateur qu’il était impossible que l’automobile ne s’en empare pas un jour ou l’autre. A commencer par Rolls-Royce en 1913, avec une déclinaison sportive de la fameuse Silver Ghost, dénommée "Alpine Eagle" pour célébrer les première et troisième places obtenues à la Coupe Internationale des Alpes (Tiens donc…). Quarante ans plus tard, c’est dans une Sunbeam Alpine que Grace Kelly emmène Cary Grant à tombeau ouvert sur la Grande Corniche, dans "la main au collet" d’Alfred Hitchcock. Faites donc comme moi lorsque vous aurez fini de lire cette chronique, en tapotant "Sunbeam Alpine Grace Kelly" dans le vasistas de recherche Youtube, pour vous offrir 3 minutes de vrai bonheur cinématographique.
Mais dans la vraie vie, ni les "Flying Ladies" ni les stars d’Hollywood ne fréquentent assidument les petites routes de montagne. Quant à l’Alpine British, ils se dit qu’elle y avait des chaleurs, malgré son patronyme traduisible par "rayon de soleil" en français. Tout l’inverse des filles de Dieppe, qui bien que nées dans le plat pays de Normandie, raffolent des départementales qui montent et puis descendent.
Jean Rédélé, fondateur de la marque, y disputa avec succès plusieurs épreuves sportives au volant de 4CV préparées. L’une de ces "puces de la Régie" lui permit ainsi de remporter une coupe au Critérium des Alpes 1954, et d’en rapporter l’idée du nom de baptême de ses futures réalisations. Il faut dire qu’avec 747 cm³ aux fesses dans les montées, on doit avoir le temps de réfléchir.
A ce sujet, je viens sans doute de m’engager sur un terrain plus glissant encore que celui d’une spéciale du Turini un jour de verglas. Parce que tout Français aimant un tant soit peu l’auto a forcément en tête une carte postale mentale liée à Alpine, qu’elle ressemble ou non à l’histoire du gamin de la Dame de Haute-Savoie. Que l’on possède ou qu’on ait possédé une auto de la marque, ou qu’on doive se contenter d’en rêver, on se sent tous un peu propriétaire d’Alpine.
Et parce qu’il y a en elle quelque chose du village gaulois d’Astérix, on partage tous la fierté des victoires qu’elle a obtenues contre une opposition généralement plus puissante et mieux armée, qu’elle soit anglo, saxonne ou romaine. Du coup, on a également tous une idée sur la façon dont elle devrait ou aurait dû être gouvernée, particulièrement dans son rapport avec Renault.
Il faut dire qu’Alpine, c’est une marque mais aussi une blessure. Rouge comme la dernière A610 (nacrée, référence 776) qui sortit des chaînes de Dieppe en 1995, marquant la disparition de la marque, dont on sait maintenant qu’elle était provisoire. Une auto dont le magazine Auto-Moto considérait à sa sortie en 1991 qu’elle "n’a plus rien à envier aux Porsche, ni même aux Ferrari", soulignant ainsi sans le vouloir ce qui l’a en fait condamnée à une diffusion trop confidentielle.
Parce qu’à force de chercher à devenir aussi grosse que le bœuf, la descendante de la Berlinette s’est éloignée de son concept originel pour chasser des clients qui n’étaient pas les siens et qui ne partageaient pas l’opinion d’Auto-Moto, en dehors bien sûr des 878 amateurs qui signèrent tout de même un chèque de 395.000 francs. Ça y’est, je viens de me mettre à dos les propriétaires d’A610. Mais j’accepte volontiers la contradiction, surtout s’il s’agit de m’en prêter le volant pour me prouver que c’est la meilleure voiture du monde.
Suivi une période au cours de laquelle aucune des réunions organisées ponctuellement pour l’ensemble de cadres de Renault n’échappa à l’évocation d’Alpine lors de la traditionnelle séance des questions, recevant invariablement la même réponse décevante. Carlos Tavares, qui se trouvait alors dans le public, rongeait probablement son frein aux côtés de tous ceux qui rêvaient d’une renaissance. La différence avec eux, c’est que lui a fini par la rendre possible. Rien de tel qu’un "Car Guy" aux commandes d’une marque automobile !
C’est d’ailleurs à l’un d’entre eux qu’on doit d’éviter une seconde mort à Alpine, érigée depuis peu en Business-Unit aux côtés de Renault et Dacia, ainsi que d’une autre marque restant à inventer, dédiée aux nouvelles mobilités. Mais si l’on peut qu’être gré à Luca de Meo d’en assurer ainsi la pérennité, sans doute convient-il de bien mesurer le poids que celui-ci fait peser sur les épaules de ceux ayant en charge le destin du petit constructeur.
Parce que "Business-unitiser" Alpine revient à séparer les fichiers Excel, et qu’à l’heure des comptes de fin d’année, il ne faudra donc pas compter sur les camarades du groupe pour compenser le chiffre en rouge dans la cellule en bas à droite. Le boss ne dit d’ailleurs pas autre chose lorsqu’il déclare : "L'entreprise a besoin de changer de ‘module de jeu’ et de passer d'une recherche de volume à une recherche de valeur et de rentabilité". Alpine pourra donc continuer à jouer les danseuses sur les routes enneigées, mais pas sur le rapport annuel.
Les ennuis ne font d’ailleurs que commencer pour les stratèges de la marque. Songez par exemple aux marketeurs qui devront repenser le badgeage des véhicules sportifs du groupe, en faisant table rase d’un passé pour le moins chargé, lequel débuta avec Gordini sur les Dauphine, 8 et 12 pour être bizarrement exhumé en 2010 sous forme de bandes adhésives pour la Twingo.
Puis vint justement Alpine sur les Renault 5 sportives, sauf la Turbo, mais tout de même associé à Turbo sur …la 5 Alpine Turbo. Suivit une période "no brand" avec les 5 GT et 21 Turbo, puis les "16S" (Clio, 19), muées en "16V" lorsque le polyglotte de service à la Direction du Marketing fit remarquer qu’on traduisait "soupape" chez nos voisins par "Valve, Ventil, Valvola ou Válvula". Dans un élan de cohérence, on "brandisa" le label "Renault Sport" créé pour le Département F1, lequel prit alors ses distance en adoptant "Renault F1 Team". Aujourd’hui, La Mégane en survêt s’appelle R.S. Line, bien que doublement badgée R.S. et Renault Sport. Dire qu’outre-Rhin, on se contente d’un "M" chez les uns, ou de "AMG" chez les autre. Quel manque d’imagination !
Mais je chicane, alors qu’on a eu droit à une annonce formidable le 6 septembre dernier, lorsqu’on a appris que l’écurie de F1 Renault deviendrait "Alpine F1 Team" à partir de la saison prochaine. De quoi ravir les historiens de la marque qui n’ont pas manqué d’exhumer les photos d’une certaine monoplace noire, en même temps qu’ils ravivaient certaines rancœurs.
L’A500, prototype de celle qui deviendrait la RS01 engagée par Renault dans le Championnat du Monde de Formule 1 à partir de 1977, fut en effet dans un premier temps développée par le département compétition d’Alpine. Mais sur décision de la Régie, celui-ci fusionna avec Gordini pour donner naissance à Renault Sport, privant la marque dieppoise de l’engagement dans la catégorie suprême auquel elle aspirait. Selon l’état d’esprit, l’A500 représente donc un clin d’œil en forme de caution historique, ou le symbole d’une "revanche". N’ayant pas le goût des polémiques inutiles, je considère pour ma part qu’Alpine est indissociable de Renault, et qu’il est heureux que Renault soit aujourd’hui considéré indissociable d’Alpine.
Mais je dois bien admettre que si j’ai dans un premier temps partagé l’enthousiasme plutôt généralisé, je me suis ensuite laissé envahir par la perplexité. A bien y réfléchir, j’en arrive même à douter du bien-fondé de rebaptiser Renault F1 Team. Parce qu’une monoplace ressemble à une espèce d’insecte motorisé qu’à l’auto garée dans votre garage, la Formule 1 constitue une outil de promotion de marque, différemment des compétitions qui mettent en scène les modèles identifiables dont ils assurent la publicité, comme le rallye ou les championnats de voiture dites "de tourisme".
Or quelle marque promouvra l’écurie Alpine F1 Team ? Avec à peine 4.835 voitures vendues l’année dernière, dont les 2/3 en France et moins de 10% hors Europe, avouez que la Formule 1 représente une forme de publicité plutôt onéreuse pour le petit poucet de Dieppe. Pas loin de 30.000 dollars par véhicule, si je m’en tiens naïvement au budget théoriquement plafonné à 145 millions de dollars par écurie pour la saison 2021. Je sais, ça s’appelle un raccourci, d’autant plus qu’en devenant une BU, Alpine va évidemment disposer du Plan Produit et des moyens d’assurer sa croissance. Que les puristes se préparent d’ailleurs à découvrir bientôt des produits éloignés de la conception qu’ils se font d’une Alpine, même si le constructeur devra faire en sorte qu’ils soient reconnus comme porteurs de l’ADN de la marque. Ne tournons d’ailleurs pas autour du pot Devil, puisque c’est apparemment de SUV électrique dont il est question.
Aujourd’hui labellisée "Sport-Premium" par Renault, Alpine cessera-t-elle pour autant de constituer une marque de niche ? Supposons -hypothèse d’école- que les volumes actuels soient multipliés par vingt, pour atteindre le chiffre symbolique de 100.000 véhicules à l’année (soit l’équivalent du Porsche Macan). Ceux-ci ne représenteraient toujours que 4 à 5% des ventes du Groupe. Dans ces conditions, l’investissement en Formule 1 ne me parait justifié que si Alpine est capable de devenir pour Renault ce que représente Ferrari pour les marques du Groupe Fiat, toutes proportions gardées, bien évidemment.
Voilà qui constitue tout de même une sacrée évolution pour l’image de la marque Alpine, dont la notoriété reste aujourd’hui confidentielle et très gauloise. Et sans doute considère-t-on du côté de Boulogne-Billancourt qu’Alpine vaut bien une F1 pour justifier tout ça. Dans le cas contraire, je ne vois pas pourquoi Renault, réduit au rôle de motoriste, accepterait de payer la facture.
De toutes façons, la décision est déjà prise, et ne n’est pas demain que Luca di Renault sollicitera l’avis des plumitifs de service pour prendre des décisions stratégiques. Mais, ça fait tout de même plusieurs cols de haute altitude à gravir simultanément pour Alpine, qu’il s’agisse d’être en mesure de remporter un Championnat de F1, d’acquérir une notoriété mondiale, ou d’obtenir des volumes de ventes substantiels. Et même si les autos de la marque n’aiment rien de tel que les routes sinueuses menant vers les somment, ça représente malgré tout un vrai Championnat de la montagne rien que pour elle, qu’on lui souhaite évidemment de vaincre.
Au fait, tout ça a un peu occulté ce qui s’est passé à Morzine le 5 septembre, la veille de l’annonce effectuée par Renault à propos d’Alpine F1 Team. On y jugeait l’arrivée de la 72e édition du Rallye du Mont-Blanc qui vit une A110 grimper sur la 3e place du podium au général, et s’adjuger une victoire de catégorie. Qui sait si dans le public, il n’y avait pas des p’tits gars hauts comme trois pommes, susceptibles de s’offrir une Alpine dans 30 ou 40 ans.
Un plan produit de 3 ou 4 décennies pour Alpine, voilà un beau sujet de réflexion.